235,7 km de «redlining» dans les Sentiers frontaliers

par Administrator

La première fois que je me suis penché sur le terme «redlining», c’était dans un épisode du balado Kyle Hates Hiking avec Kyle O’Grady qui a traversé l’Appalachian Trail, entre autres. Durant cet épisode, Kyle s’entretenait avec Mike Cherim qui avait complété le «redlining» des montagnes blanches (White Mountains). J’ai alors découvert le «redlining» qui, à défaut d'un terme en français, est de parcourir tous les sentiers principaux et secondaires d'un réseau de sentiers.

En juin dernier, pendant que je me cherchais une prochaine expédition ou un défi nouveau pour mes vacances d’été, le «redlining» est apparu comme une excellente occasion à la fois de parcourir des sentiers nouveaux, mais aussi de documenter le réseau de Sentiers frontaliers en Estrie. J’avais maintenant un plan… ou du moins un objectif.

 

Le réseau de sentiers pédestres international de Sentiers frontaliers compte en sol québécois près de 135 km et permet de gravir les plus hauts sommets des Cantons-de-l’Est, dont les montagnes frontalières de Chartierville, au mont d’Urban (914 mètres), à la montagne de Marbre (920 mètres), au mont Saddle (970 mètres) et au plus haut des sommets au sud du Québec, le mont Gosford (1193 mètres). S’étendant de Chartierville à l’ouest jusqu’à Woburn à l’est, ce fabuleux terrain de jeu est souvent exigeant, par ses dénivelés importants et répétés, ainsi que par l’état sauvage des sentiers.

Les animaux sont nos amis

Dès ma première journée de randonnée, après à peine une quinzaine de minutes de marche, j’ai entendu des branches se casser non loin du sentier secondaire 5. En cherchant à travers la forêt, j’ai aperçu une maman orignal et son petit… plutôt grand! Quelle chance de les voir à quelques mètres seulement! Je leur ai laissé le temps de s’éloigner doucement, et j’ai poursuivi ma montée. Sur ce même sentier, j’ai croisé un lièvre, plusieurs grenouilles et crapauds, puis une buse ou un épervier; il est difficile de les distinguer sans ses lunettes!

Cette première journée ne sera pas la seule ponctuée de rencontres animalières. Chaque jour, j’ai croisé plusieurs grenouilles et crapauds, des chenilles et des oiseaux colorés. Je me souviens plus particulièrement d’une magnifique rainette versicolore, jaune et noire, sur le 10e rang Ouest. Et aussi un orignal sur le sentier principal 1 en gravissant le sommet du mont Gosford, peu après l’abri trois faces du Ruisseau du Cap, puis le tétras du Canada qui marchait doucement devant moi, comme s’il ne m’avait pas vu à quelques mètres du sommet. Ah et les centaines de perdrix, les juncos ardoisés, le mésangeai du Canada qui espérait des grignotines au sommet de la montagne de Marbre... 

Certaines rencontres ont été plus cocasses que d’autres. Souvent, les familles de perdrix s’envolaient tout juste devant moi, de quoi me faire sursauter, surtout au petit matin! Un soir, j’ai partagé l’abri trois faces de la montagne de Marbre avec un père et son fils. Alors qu’on venait tout juste de se coucher pour la nuit, le père s’est fait mordre un doigt par une souris qui s’est enfuie en courant le long de l’abri! Il n’en fallut pas plus pour que nous dormions sous nos tentes.

Trois fois par jour… ou cinq fois par jour

Parmi les moments forts de ma randonnée, je dois dire que manger revenait assez souvent… de trois à cinq fois par jour. Chaque matin, je me lève aux environs de 5h pour prendre un premier très petit déjeuner qui est souvent une barre granola ou une barre protéinée. Puis, entre 8h et 10h, j’attends de trouver un endroit agréable où m’arrêter et manger mon gruau réhydraté à froid, fait d’une recette maison de flocons d’avoine, de graines de chia pour les protéines et l’effet pouding, de la cassonade parce que j’adore le sucre, des amandes et des petits fruits séchés. 

Vers midi ou en après-midi, je prends habituellement une pause pour manger une ou deux barres additionnelles et aérer mes pieds. S’il pleut, je continue et mange en faisant «flouche, flouche» (lire en marchant les pieds et chaussures mouillés). Pour le souper, la simplicité (ou la paresse) est au menu. Je réhydrate mes repas à froid: les patates en poudre se réhydratent instantanément et se complètent bien avec des craquelins à saveur de fromage; les ramen aux légumes (Mr. Noodles) avec des épinards et du beurre d’arachides en poudre sont prêts en une heure environ; et les ramen de riz (Rice Ramen de Lotus Food) prennent environ deux heures, mais en valent vraiment la peine. Ces nouilles de riz sont mes préférées. Selon mon appétit, je me sers une délicieuse barre Snickers en dessert. Simple comme bonjour!


Durant ma randonnée, je veille aussi à bien m’hydrater avec environ deux litres d’eau par jour, auxquels j’ajoute des pastilles d’électrolytes. J’adore celles de la marque Nuun au citron et à la lime, surtout avec leur effet pétillant qui me rappelle une limonade… un peu tiède! Vers la fin juillet, on peut aussi trouver des bleuets en quantité sur les portions de sentier sur la frontière canado-américaine. Le seul danger est de prendre trop de temps à manger des bleuets, mais c’est aussi ça randonner: prendre le temps de cueillir des bleuets et de ralentir.

Les trois moments difficiles

Il y a aussi eu des moments difficiles. Je dirais trois. Le premier a été au jour 2 de ma randonnée, alors que je franchissais les derniers kilomètres vers Chartierville. Avec la rosée et les herbes hautes, j’avais vite eu les pieds trempés tôt dans la journée. Puis, je pense que le niveau de difficulté était surtout associé à la longue distance parcourue dès la deuxième journée: 27,2 km! Je me serais presque qu’arrêtée à mi-chemin en passant par l’abri trois faces du Brise-Culotte. Malgré tout, j’ai continué et j’ai atteint la halte routière de Chartierville peu avant 18h. Toute une journée!

Puis, le sentier principal 1 entre Cap-Frontière et Trou-du-Diable ne donne pas sa place non plus. Identifiée comme une «section à niveau de difficulté très élevé», cette portion est épique. Le dénivelé est si important que j’ai même eu le vertige à un ou deux endroits! D’ailleurs, à un moment, je croyais que j’arrivais à la fin en voyant un panneau de signalisation… qui indiquait plutôt que nous étions à mi-chemin de cette section! Avec le recul, ce n’était pas si pire et j’ai pu parcourir les 6 km en trois heures. Ça va, surtout qu’il y avait plein de bleuets et pas un chat, ni un ours.

Enfin, le troisième moment plus difficile me ramène à «flouche, flouche». J’ai eu au moins trois journées consécutives où mes pieds étaient complètement trempés. Chaque matin, j’ai dû mettre mes chaussettes et chaussures froides et humides, en plus d’avoir les pieds ratatinés dans la journée. La tempête provoquée par l’ouragan Isaias a laissé beaucoup de pluie, et j’ai vite décidé de marcher sans trop me soucier des trous d’eau ou de boue: j’avais déjà les pieds complètement mouillés alors ça ne pouvait pas être pire! Heureusement, mes vêtements pour la nuit sont restés au sec tout ce temps.

Dans les autres aspects plus difficiles, je pense aussi aux mouches de tous les types: mouches à chevreuil qui insistent pour visiter mon conduit auditif, les mouches noires sournoises et les maringouins qui laissent des piqûres qui démangent plusieurs jours. Sur le sentier principal 9, j’ai étonnamment eu beaucoup d’épines pointues et douloureuses dans les bas. Il fallait donc les enlever fréquemment, et je ne sais toujours pas ce que c’était.

Pis, comment étaient les vues?

Je ne peux pas dire que les vues ou les sommets soient la source de ma motivation durant mes randonnées. Souvent, je prends à peine le temps de regarder les vues aux sommets, je ne fais que ralentir et regarder furtivement. J’adore beaucoup parcourir les sentiers en soi, voir de petits animaux ou des insectes, me baigner presque tous les jours et parfois en compagnie de petits poissons, ou encore rire à grands éclats au milieu de nulle part quand je tombe dans la boue jusqu’aux genoux (bon, je l’admets, ça me prend parfois une ou deux minutes avant d’en rire).


Certains moments sont aussi féeriques parce qu’on ne voit rien. Un matin, j’ai gravi la montagne de Marbre, puis le mont Saddle dans un brouillard épais. Je ne voyais rien, tout était trempé (je m’inclus dans ce tout) et les seuls mouvements que je pouvais apercevoir étaient de petits nuages de brouillard. J’ai beaucoup aimé cette section pour son calme, son doux silence et les sentiers impeccables.

Lors de l’avant-dernière journée de mon expédition, je suis partie de l’abri trois faces du Ruisseau Morin vers le mont Gosford pour la deuxième fois. Avec le ciel dégagé et le temps sec, c’était un magnifique spectacle de voir les montagnes à l’infini, les éoliennes à l’est, puis les Sentiers frontaliers avec les montagnes de Marbre et Saddle, ou le fameux Trou-du-Diable. Wow! Et quelle fierté aussi, de sentir qu’on va réussir et qu’on y est presque. Je suis aussi capable de contempler les vues de temps à autre.

Ça sent la fin et le retour en ville!

Ah, quelle motivation le retour à la maison peut insuffler! Pour ma dernière journée, je me suis levée à 4h30 et je suis partie avec ma lampe frontale peu après 5h. J’ai vu le sommet de Gosford au petit matin, j’ai franchi Cap-Frontière vers 8h puis j’ai enfilé les kilomètres sur le sentier 7. Le 9 août 2020 à 9h30, j’avais complété mon «redlining» à l’intersection des sentiers 1 et 7 à 900 mètres du sommet du mont Gosford! Il ne me restait plus qu’à revenir sur mes pas vers l’accueil de la ZEC Louise-Gosford. 

     
Quelques chiffres

  • Distance totale parcourue: 235,7 km, dont 132,3 km de sentiers uniques
  • Plus longue distance parcourue en une journée: 30,5 km
  • Plus longue journée à randonner: 11 heures et 45 minutes, comprenant les pauses et des moments de découragement
  • Nombre de journées au total: 10 journées… ou 9 journées, 20 heures et 9 minutes pour être précise (avec une «pause» à mi-parcours pour aider une amie à déménager à 450 km des sentiers..!)
  • Poids de base de mon sac à dos: 15,83 lbs ou 7,18 kg (excluant l’eau et la nourriture)

    À propos de Sentiers frontaliers

    Sentiers frontaliers est un organisme sans but lucratif reconnu comme organisme de bienfaisance et faisant la promotion des activités de plein air non motorisées, telles la randonnée pédestre et la raquette. Sentiers frontaliers se définit aussi par ses efforts d'aménagement, de construction et d'entretien d'un réseau de randonnée non motorisée sur le territoire des MRC du Granit et du Haut-Saint-François

    Je lève mon chapeau aux fondateurs de Sentiers frontaliers et à toutes les personnes qui s’y impliquent bénévolement depuis 1995. Pour soutenir le club, je vous invite à devenir membre: https://sentiersfrontaliers.qc.ca/adhesion ou à faire un don: https://sentiersfrontaliers.qc.ca/don (un reçu pour fins d'impôts est émis pour tout don de plus de 25$).